un pour tout le monde, à moins que ...
Rice∞?
Alain Deneault
Rice has long been considered an abounding commodity. Wrongly so. But has the lesson been heard yet? Thousands of years before our time, it was this grain that legendary Indian sage Sissa called upon when his king wished to thank him for having invented chess. Sissa subjected him to a true paradox by inviting him to place one grain of rice in the first square of his chessboard, and then to do the same on the next squares in an exponentially doubling sequence, through all the squares of the board. The second square thus held two grains, the third four, the fourth eight, and so on. At first, King Balhait found the reward to be rather modest, but once the deal accepted, he had to quickly renege. At the end of the process, that is, having reached the 64th square, the board would theoretically have held 18,446,744,073,709,551,615 grains—a lot more than what the kingdom would ever produce.
Today we find ourselves collectively in king Balhait’s situation. As the world population increases, and our grand business narratives sing the ideal enrichment of boundless production, everything is done to over-cultivate rice as an inexhaustible treasure. For added efficiency, we limit the number of marketable species. But this loss in diversity doesn’t lead to unlimited production. The newspaper Le Monde recently titled an article: “World prices of rice up nearly 10% in a month, after India’s ban on exports” The country decided to preserve several kinds of rice to ensure its population’s food security. They had to be protected from the inflationist logic of the markets. So it occurred elsewhere.
Speculation on financial markets has thus seen a rebound, benefiting financial players betting on sensitive securities as pretexts for a great and, for them, abstract game. Georg Simmel set it down as early as 1900: “price fluctuations correspond only rarely to real changes in the quality that the stock represents.” The great business narrative lets simpletons believe that exponential production follows from the equivalent movement of phynance. As if tacking on more zeros to monetary production would conjure the real and equate to something other than “to practically nothing,” as poet Stéphane Mallarmé had caustically put it. For the initiates, however, speculating is not to gamble on the production of wealth that one believes in; it is more like taking part in a game of musical chairs: knowingly buying securities that are overpaid in relation to tangible assets, but believing yourself capable of reselling them to a third party who, similarly, will participate in the very same merry-go-round. Everyone will pass off the fetishized ticket hoping not to be the one left holding the bag when the system collapses, the overvaluation of the securities being glaringly obvious to everybody. Indeed, we can plausibly get away with it when our algorithms, launched into the fray, trade assets by the billions in nanoseconds.
Amartya Sen advocated an ethical relationship in business, postulating that all players have an interest in the collective observance of the rules of the game to make a free market work. The premise: if we give the majority of a poor country’s citizens the financial means to purchase grain, a merchant would be inclined to produce it to sell them his goods. Naively, the business ethicist presumes that the said merchant, will not unfairly raise prices and “manipulate [a] precarious situation in search of unusual profit.” Yet that is what happens, systematically, every day.
We are collectively playing this sordid game, the stock marketeers being cold beneficiaries of this planned system and small savers the captive providers of financial capital. We ignore it, or we pretend to. Artist Barbara Claus reproduces a vast global chessboard on which one might hope that each square capable of accommodating a grain of rice would multiply it by the trillions, as Jesus did the loaves and fishes. But, like king Balhait, we get burned at this game. We starve. Is it only then that we realize?
Bibliography: Jean-Pierre Boris, Main basse sur le riz (Paris: Fayard et Arte Éditions, 2010). // Stéphane Mallarmé, “Or,” in Œuvres complètes (Paris: Gallimard, coll. “Bibliothèque de la Pléiade,” 1945). (Our translation). // Pierre-Joseph Proudhon, Manuel du spéculateur à la bourse, Une anthologie (le Kremlin-Bicêtre: Éditions ère, 2009 [1856]). // Georg Simmel, The Philosophy of Money, Third enlarged edition, translated by Tom Bottomore and David Frisby (London & New York: Routledge, 1978, 1990, 2004 [1900]), 327. //Amartya Sen, “Does Business Ethics Make Economic Sense?” Business Ethics Quarterly, Vol. 3, No. 1, (1993, 45-54), 49.
Articles:“Les prix mondiaux du riz ont augmenté de près de 10% en un mois, à la suite des interdictions d’exportation de l’Inde,” Le Monde and Agence France-Presse (AFP) (September 8, 2023). (Our translation.) /// “La spéculation alimentaire ou le dangereux pari sur la faim,” Oxfam France (May 31, 2023).
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Riz∞ ?
Alain Deneault
Longtemps le riz a été perçu comme une denrée surabondante. À tort. Mais la leçon a-t-elle déjà été entendue ? Des milliers d’années avant notre ère, déjà, c’est à cette céréale que se référa le légendaire sage indien Sissa lorsque son roi voulut le remercier d’avoir inventé le jeu d’échecs. Il le soumit à un paradoxe véridique en l’invitant à placer sur son échiquier un grain de riz dans la première case, puis à faire de même pour les autres selon un doublé exponentiel, et ainsi de suite sur toute la surface du jeu. La deuxième case en accueillit donc deux, la troisième quatre, la quatrième huit… Le roi Belkib, à première vue, trouva la récompense fort modeste, mais une fois le marché accepté, il dut rapidement déchanter. À la fin des courses, c’est-à-dire une fois rendu à la 64e case, celle-ci en supporterait théoriquement 18 446 744 073 709 551 615. C’était bien plus que le volume jamais productible dans le royaume.
Nous nous trouvons aujourd’hui collectivement dans la situation du roi Belkib. Au fur et à mesure que la population mondiale croît, tandis que nos grands récits affairistes chantent la production sans borne comme un idéal d’enrichissement, tout est mis en œuvre pour sur-cultiver le riz à la manière d’un trésor sans fond. Pour un surcroît d’efficacité, nous en limitons le nombre d’espèces commercialisables. Mais cette perte de diversité n’entraîne pas pour
autant une production illimitée. Le quotidien Le Monde titrait récemment un article ainsi : « Les prix mondiaux du riz ont augmenté de près de 10 % en un mois, à la suite des interdictions d’exportation de l’Inde ». Le pays a décidé de conserver plusieurs sortes de riz de façon à assurer la suffisance alimentaire de sa population. Il fallait éviter qu’il subisse une logique inflationniste sur les marchés ; le phénomène s’est donc produit ailleurs.
La spéculation sur les marchés financiers a donc connu un regain, au bénéfice des acteurs financiers misant sur des valeurs sensibles comme autant de prétextes à un grand jeu pour eux abstrait. Georg Simmel s’en formalisait déjà en l’année 1900 « Bien rarement , à de tels mouvements boursiers, correspondent de réelles modifications de la validité propre des objets particuliers qui font la base des titres ». Le grand récit affairiste donne à penser aux nigauds qu’une production exponentielle suivra le mouvement équivalent des chiffres à phynance. Comme si la production numéraire ajoutant toujours plus de zéros tirera vers elle le réel et équivaudra à quelque chose d’autre qu’« à rien, presque », comme l’annonçait, caustique, le poète Stéphane Mallarmé. Mais pour les initiés, spéculer n’est pas miser sur la production d’une richesse à laquelle on croit. C’est bien plutôt se prêter à un jeu qui ressemble à la chaise musicale : acheter en connaissance de cause des actions boursières qu’on sait surpayées au vu d’actifs matériels concrets, mais en se croyant apte de les fourguer à son tour à une tierce personne qui participera au même manège de la même façon. Tous se passeront le billet fétiche en espérant n’en être point le détenteur le jour où le système s’effondrera, le fait de la surévaluation de ces titres sautant au visage de tous. Il est en effet plausible qu’on s’en sorte lorsque nos algorithmes lancés dans la mêlée négocient les actifs par milliards en nanosecondes.
Amartya Sen préconisait un rapport éthique en affaires, en postulant que tous les acteurs ont intérêt à ce que des règles du jeu soient collectivement observées pour faire fonctionner un libre marché. La prémisse : si on dote la plupart des citoyens d’un pays pauvre de moyens financiers pour qu’ils se procurent des céréales, un marchand sera disposé à en produire pour écouler ses biens auprès d’eux. Naïvement, l’éthicien des affaires suppose que ledit marchand n’osera pas, dans une situation où une population se trouve dans un contexte précaire, augmenter abusivement ses prix pour « en tirer profit […] en vue d’un bénéfice exceptionnel ». C’est pourtant ce qui se produit tous les jours sur un mode systémique.
Nous jouons collectivement à ce jeu sordide, les boursicoteurs comme froids bénéficiaires de cette organisation planifiée et les petits épargnants comme fournisseurs captifs de fonds financiers. Nous l’ignorons ou feignons de l’ignorer. L’artiste Barbara Claus reproduit le vaste échiquier mondial sur lequel on souhaiterait que chaque case capable d’accueillir un grain de riz soit apte à en démultiplier par milliers de milliards, comme Jésus le poisson et les pains. Mais comme le roi Belkib, on se brûle à ce jeu. On s’affame. Est-ce seulement une fois rendu à ce stade qu’on s’en aperçoit ?
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Texte d’Alain Deneault
Tables seconde main assemblées par Yan Giguère
Riz basmati
Riz jasmin
Riz égyptien du Vietnam
Zizanie des marais
Riz blanc acheté à Shanghai
Riz basmati vieilli de l’Inde
Riz brun bio des États-Unis
Riz arborio d’Italie
Fausses feuilles d’or et d’argent achetées à Shanghai
Deux dessins 2018-2023 découpés au laser et montés par Martin Schop
Crayon de graphite 2H H HB B 2B 3B 4B
Demi-sphères en bois
Deux vasques soufflées par Dylan Duchet
Eau
Deux patènes en bronze
Vidéo rizières au Yunnan [2017], pierre&barbara, montage Pierre Blache.
30 020 grains de riz recouvert de feuilles d’or et d’argent déposés au rythme de la respiration sur les tables …